La bénédiction pour la création du soleil.
Birkat Hah'ama.
Si vous avez l'habitude de lire la page de garde des calendriers, vous avez du voir, cette année cette phrase inhabituelle:
"Cette année est la 5769ème de l'ère de la création, la 1ère du 207ème cycle solaire…".
Nous commençons donc cette année un nouveau cycle solaire, cela a-t-il une importance? Une répercussion quelconque? Qu'est ce donc ce cycle solaire? Un petit calcul rapide pour trouver le nombre d'années d'un cycle solaire nous montrera que si 5768 année comptent pour 206 cycles solaires alors: 5768÷206=28 années.
Et oui !! Cet évènement ne se reproduit que tous les 28 ans !!
La bénédiction pour la création du soleil:
Tous les 28 ans, le soleil retrouve (approximativement) la position dans laquelle le Créateur l'a placé, le quatrième jour de la Création. À cette vue on récite la bénédiction:
ברוך אתה ה' א-לוקינו מלך העולם, עושה מעשה בראשית.
Barouch ata Adonaî Élohènou méléch haolam, ossé maassè berèchite.
Beni soit Tu mon maître, notre D-ieu, Roi du Monde, qui fait la création.
Pratiquement que fera-t-on?
Le Mercredi 14 Nissan, veille de Pessah, on priera Chah'arit (la prière du matin), au lever du soleil (Vatikin), pour pouvoir réciter la Berah'a le plus tôt possible mais pas avant que le soleil n'apparaisse entièrement. Après la prière on sort de la synagogue à un endroit où on voit le soleil. La bénédiction se récite en publique de préférence, afin de donner un caractère solennel qui honorera D-ieu, puisque c'est le but de la cérémonie.
La Beracha sera précédée de psaumes et autres textes de louanges, qui parlent de la création des astres et de leur Créateur, chaque communauté suivant son habitudes. Les communautés s'organisent pour photocopier d'avance ce qui va être dit.
Certains ont l'habitude d'insérer la cérémonie après le Kadich Titkabal, puis de retourner dans la synagogue pour terminer de dire les psaumes du jour et la fin de la prière avec Aleynou.
Le tronc commun des textes supplémentaires:
Avant la Birkat Hah'ama:
Le Psaume 148: "Louez D-ieu dans les sphères célestes…" jusqu'au verset 6 compris: "Velo Yaavor – Il leur a tracé des lois immuables".
Après la Birkat Hah'ama:
On chante: Kel Adon al kol hamaassim, extrait de la prière du Chabbat matin.
Aleynou et Adon Olam.
Le Psaume 19: "Hachamayim messaperim: Les cieux racontent la gloire de D-ieu" est récité avant la Birkat Hah'ama, chez les Sépharades et après chez les Ashkénazes.
Quelques Halachot supplementaires:
La Birkat Hah'ama peut aussi être récitée seul, s'il n'y a pas de Minyan.
Cette année, comme ce sera aussi la veille de Pessah', il ne faudra pas s'attarder, afin de pouvoir liquider le H'amets dans les temps.
La Birkat Hah'ama se récite jusqu'à la troisième heure (relative à la longueur du jour). Après ce temps là, on la dit sans prononcer le nom divin. Mais certains décisionnaires autorisent de la réciter jusqu'à midi (relatif).
La Birkat Hah'ama se récite même s'il y a des nuages et que le soleil ne se voit pas distinctement.
Pourquoi Birkat Hah'ama ne se dit que tous les 28 ans?
"Nos sages ont enseignés: Celui qui voit le soleil en début de révolution (comme à la création. Rachi), la lune dans sa splendeur, les étoiles sur leurs orbites et les constellations dans leur ordre doit réciter la bénédiction suivante: Barouch…Osséh Beréchit, Bénis soit Tu… qui a fait le commencement (de la Création). Quand est ce que le soleil se retrouve en début de révolution? Abayé dit: tous les 28 ans, quand l'équinoxe se retrouve à la première heure de la nuit entre le mardi et le mercredi." (Talmud Berachot 59b)
Pour le Talmud, lorsque le soleil a été placé sur son orbite à l'entrée du 4ème jour de la création, cela correspondait aussi à l'équinoxe de printemps. Le jour de la Birkat Hahama doit donc répondre à deux conditions: il doit être le mercredi et à l'équinoxe de printemps. Si nous prenons une année de 365 jours 1/4, nous remarquerons que ce chiffre n'est pas divisible par 7 (le nombre de jours de la semaine), mais par contre, 364= 7x52. Il y a donc dans l'année solaire 52 semaines 1 jour et 1/4 de jour. Si donc, cette année l'équinoxe à lieu le mercredi, l'année prochaine, après 52 semaines 1 jour et 1/4, il aura lieu durant la journée de jeudi. Nous avons donc un décalage de la longueur de l'année par rapport aux jours de la semaine et ce décalage va se compenser après 28 ans, lorsque l'avance de 1 jour et 1/4 par ans sera divisible par 7 jours soit un nombre entier de semaines. Donc il faut multiplier par 4 pour simplifier le 1/4 puis par 7 pour avoir un nombre divisible par 7, ce qui donne:
(1+1/4 jours par ans) x 28 ans = 35 jours = 5 semaines
Autrement dit, après 28 ans, le surplus de 1 jour et 1/4 par an devient 5 semaines, et l'équinoxe se retrouve un mercredi.
Voilà, tout est bien dans le meilleur des mondes, direz vous. Mais si vous avez été un peu critique, vous avez du vous poser deux questions:
Le printemps, l'équinoxe, direz vous, c'est le 20 mars et l'équinoxe astronomique tombe le 19, 20 ou 21 mars! Pas le 8 Avril?!!
Et puis, la création, direz vous, c'était en Tichri avec Roch Hachana ?!! Comment la Birkat Hah'ama est elle arrivée en Nissan??
Pour répondre à ces questions nous allons élargir quelque peu le sujet.
Le calcul de l'équinoxe par Chmouel et par Rav Ada bar Ahava:
Comme nous l'avons vu plus haut, le calcul du jour de l'équinoxe est basé sur une année de 365 jours et 1/4, c'est le calcul des saisons (Tekoufot) dit de Chmouël (3ème siècle) et repris par Abayé (4ème siècle). Ce calcul est astronomiquement faux puisque l'année solaire est de 365 jours 5 heures 48 minutes et 46 secondes. L'année calculée étant plus longue que l'année astronomique, on finit par accumuler un retard sur la date de l'équinoxe calculé par rapport à la date réelle. La différence entre le cycle réel du soleil et le calcul du calendrier basé sur 365.25 jour a été à l'origine du fameux décalage qui obligea le Pape Grégoire à annuler le calendrier Julien pour le remplacer par le calendrier Grégorien qui est utilisé actuellement pour les années civiles. Ce même phénomène se produit pour la Tekoufa.
Il existe cependant un autre calcul des saisons, celui de Rav Ada bar Ahava. Il est basé sur une longueur moyenne de l'année, calculée à la base du cycle qui assure la correspondance entre les années lunaires et les années solaire dans le calendrier juif. Ce cycle est de 19 ans, 12 années de 12 mois et 7 années de 13 mois (embolismiques). Rav Ada a divisé la longueur totale du cycle par 19 pour trouver la longueur moyenne d'une année: 365 jours, 5 heures, 55 minutes et 23 secondes. Ce calcul est plus précis, toutefois il y a encore une différence avec l'année astronomique, différence qui décale de nouveau le calcul de l'équinoxe de sa date réelle.
Chmouël savait-il que son calcul induirait un jour un si grand décalage? Abayé était-il conscient que le cycle de 28 ans ne nous amènerait qu'approximativement à la date désirée?
Probablement oui, nous allons voir pourquoi.
Tenir la bonne moyenne:
Lorsque Maimonide (Ch. 10 par. 7) présente la longueur de l'année d'après Chmouël et Rav Ada il précise que ces calculs sont des approximations qui donnent des valeurs moyennes, et non pas la position exacte du soleil. Maimonide tient à préciser ainsi que le calcul du calendrier ne peut se baser que sur des valeurs moyennes, parce que les cycles astronomiques présentent de légères variations de longueurs.
Nous avons ici un témoignage écrit, d'une évidence qu'il faut avoir à l'esprit, et qui devait déjà être connue auparavant par les anciens, grâce aux observations astronomiques.
Rajoutons encore que Rav Ada et Chmouël se connaissaient, et que si on identifie notre Rav Ada avec celui de l'époque de Abayé, ils se rencontraient aussi. Ils avaient sûrement échangé leurs avis sur les différentes méthodes de calcul de la Tekoufa.
En admettant donc, que tout ceci était connu de Abayé, pourquoi d'emblée nous indique-t-il une date qui finit par ne plus correspondre à l'équinoxe?
La bénédiction qu'on ne récite jamais:
Le texte du Talmud Berachot cité plus haut rapporte encore une autre occasion de dire la bénédiction Barouch…Osséh Maassè Beréchit: celui qui voit les étoiles sur leurs orbites et les constellations dans leur ordre (comme à la création). Pourtant cette Halacha n'est jamais pratiquée, et pour cause, elle est tout simplement inapplicable, parce que personne, à part peut être de grands astronomes, n'est capable de savoir à quel moment cet évènement se produit. Si nos sages avaient donc choisi, pour Birkat Hachama, une autre longueur de l'année solaire que celle de Chmouël, le calcul du cycle qui ramène l'équinoxe à un mercredi aurait été fort difficile, et le sort de Birkat Hachama aurait été le même que celui de la bénédiction pour les étoiles et les constellation. (Je vous laisse essayer de calculer le cycle de Birkat Hachama pour Rav Ada, les données sont écrites plus haut). Nos sages ont donc choisi sciemment un cycle simple et calculable par tous, afin de ne pas devoir renoncer ni à la Beracha elle-même, ni à la coïncidence du mercredi avec l'équinoxe, et comme de toute façon les calculs basés sur des longueurs moyennes ne donnent qu'une date approchée de l'équinoxe astronomique, en fin de comptes, il n'y a pas vraiment de différence entre les différentes méthodes. (Beth Ephrayim cité dans Chaaré Techouva et Rav Touktchinsky).
Il faut donc comprendre cette bénédiction, non pas comme celles qu'on récite par exemple à la vue d'un arc en ciel ou d'un éclair, pour lesquelles le moment de l'observation est important, mais comme celle qu'on dit à la vue de la mer (lorsqu'on ne la pas vue durant 30 jours), bien que la mer n'ait pas changée (H'atam Sofer). En d'autre termes, la Beracha a été instituée pour le principe qu'il existe un cycle, une régularité, dans la position du soleil.
Mais s'il en est ainsi, direz vous, quelle différence y a-t-il entre Birkat Hachama et la bénédiction journalière du Yotser Hameorot, qu'on dit avant la lecture du Chema afin de louer D-ieu pour la création des luminaires?
La bonté et la rigueur.
En regardant de plus près la première bénédiction du Chema (Yotser Hameorot), on remarque que le pôle principal de la louange se trouve dans une phrase qui revient deux fois: "dans Sa bonté, D-ieu renouvelle, chaque jour, en permanence, la création" (Hameh'adech betouvo…). À chaque instant donc, le monde est recréé, et si en ce moment précis où vous lisez ces quelques lignes, le monde ne s'est pas écroulé, cela provient de la volonté divine qui maintient l'univers sur pied, par une re-création permanente, marquée par Sa bonté infinie (H'essed). En poussant cette idée jusqu'au bout, on pourrait penser qu'il n'y a plus de lois de la nature, que les règles de la physique ne sont qu'une illusion, qui cache une intervention permanente de la Providence.
À l'opposé, l'institution de Birkat Hachama nous oblige à contempler les règles du cycle solaire, même plus: de le calculer, de le prévoir à l'avance comme si rien ne pouvait y changer. Les lois de la nature rythment le monde comme le dit le verset: "Il (D-ieu) les a placés (les astres) à jamais, pour toujours, Il a fixé des lois immuables" (Psaume 148-6). C'est la rigueur de la loi qu'on rappelle aussi dans la Birkat Halevana, la bénédiction en début du mois lorsqu'on voit la nouvelle lune: "Il (D-ieu) leur (aux astres) à donné une loi et un temps (de révolution) afin qu'ils ne changent pas de rôle".
Contradictoire? Oui, à priori, mais pas plus que la contradiction apparente entre les attributs de bonté et de rigueur par lesquels D-ieu régit le monde simultanément. En fait, une réflexion plus poussée sur les voies cachées de la Providence, assaisonnée d'une pincée de modestie quant aux capacités de compréhension de l'esprit humain, apporte en général une solution à ce problème classique de la philosophie juive.
Si donc nos sages ont voulu, par l'institution de la Birkat Hahama, renforcer l'idée que le monde est créé et nous encourager à prendre conscience de la Grandeur du Créateur qui apparaît dans les merveilles de la nature et dans la profonde sagesse de ses lois, ils ont aussi voulu, comme il en ressort de cette petite étude, attirer notre attention sur une autre sagesse, pas moins difficile à cerner: la sagesse avec laquelle D-ieu continue de régir son monde et dont le peu que nous avons aperçu nous laisse déjà perplexe.
Dans un même ordre d'idée, les kabbalistes expliquent le choix du cycle de 28 ans, selon Chmouël et Abayé. Le chiffre 28 apparaît dans la valeur numérique du mot "Coah' " (כח), la puissance, qui décrit la création du monde, dans le verset: "D-ieu a fait savoir à son peuple la puissance de ses actions, afin de leur donner l'héritage des peuples" (Psaume 111-6). Ce même chiffre apparaît aussi dans le premier verset de le Thora: "Au commencement D-ieu créa le ciel et la terre", qui contient 28 lettres. Or le chiffre 28, explique le Gaon de Vilna, contient la somme des chiffres 13, 9 et 6 qui représentent les 13 attributs de bonté, les sphères et les autres voies spirituelles par lesquelles D-ieu induit dans le monde tout ce dont il a besoin matériellement et spirituellement. (Biouré Aggadot sur Berachot 59b, par.36)
Au commencement étaient…. Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua.
Il nous faut maintenant expliquer comment la Birkat Hah'ama est arrivée en Nissan, alors que la création était en Tichri.
Tout commence avec la fameuse discussion entre Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua à propos de la date du jour de la création du monde (Talmud Roch Hachana 10b). Pour Rabbi Eliezer c'était en Tichri alors que pour Rabbi Yehochoua, c'était en Nissan. Plus précisément, le 1er Tichri, ou le 1er Nissan, correspondent à la date de la création de l'homme, le 6ème jour. Ce point à son importance dans la compréhension de cette discussion puisqu'il montre que ce qui intéresse les deux maîtres c'est l'homme et plus généralement l'humanité.
Cette discussion est assez étonnante, en effet, comment peut on à priori discuter sur des faits? Puis en admettant qu'il puisse y avoir controverse, celle-ci a-t-elle été résolue ou tranchée?
De facto, on suit l'avis de Rabbi Eliezer, on l'enseigne aux enfants depuis le "gan", et la prière de Roch Hachana à repris le motif de la création depuis la fin de l'époque Tanaîque. Nous disons dans les "zichronot" de la prière de Moussaf: ce jour est le début de Tes actions, souvenir du premier jour (Talmud Bavli Roch Hachana 27a. et Yerouchalmi Avoda Zara Chap.1 Hal.2) or on se voit mal raconter de bobards, le jour du jugement, devant D-ieu, dans la prière même des "zichronot" qui rappelle qu'en ce jour Il se souvient de chacun et de ses actions. Il faut donc expliquer que la Halacha a suivit l'avis de Rabbi Eliezer pour la création du monde et l'avis de Rabbi Yehochoua pour les "Tekoufot" et la Birkat Hachama, parce qu'en instituant la Birkat Hachama c'est la régularité du cycle des lois de la création qui comptait pour nos sage et non pas le point zéro du compte de la création. Ceci est cohérent avec le choix du cycle de 28 ans qui ne relève pas d'un évènement astronomique comme nous l'avons vu.
Il y a cependant une explication plus profonde qui a été donnée par Rabénou Tam (le petit fils de Rachi), à propos du texte de la prière de Roch Hachana. En effet, la Halacha suit d'habitude l'avis de Rabbi Yehochoua, ce qui est le cas ici aussi pour les Tekoufot et Birkat Hachama qui est donc ainsi récitée dans le mois de la création (nous respirons!!). Le problème se trouve dans le texte de la prière qui soutient que Roch Hachana est le jour de la création (là ça va moins bien). Rabénou Tam répond par le principe bien connu: "Élou VaÉlou divrei Élockim hayim", les deux sont les paroles même de D-ieu, les deux sont vrais, les deux sont justes. Comment alors supporter la contradiction? C'est que, explique Rabénou Tam, D-ieu a prévu de créer le monde en Tichri mais n'a réalisé son projet qu'en Nissan.
Pour Rabénou Tam la controverse entre Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua n'a pas été tranchée. Les deux avis continuent à exister en parallèle parce que la discussion n'est pas sur le fait historique de la création, mais sur la signification de cet évènement pour les hommes. Rabbi Eliezer regarde le projet, c'est-à-dire l'idéal, le potentiel, la théorie tandis que Rabbi Yehochoua regarde la réalisation du projet, la réalité face à l'idéal, la concrétisation du potentiel, avec toutes les imperfections du passage de la théorie à la réalité. Pour Rabbi Eliezer la création du monde à une portée universelle, et le monde existe afin que tous les humains se placent au service de D-ieu, tandis que pour Rabbi Yehochoua, la création du monde ne reflète que le particularisme du peuple juif, né en Nissan à la sortie d'Egypte: le monde à été créé pour la Thora et pour le peuple juif.
La controverse d'ailleurs est bien plus large. Le même texte talmudique rapporte aussi la divergence entre les deux maîtres à propos du mois de naissance des patriarches. Pour Rabbi Eliezer c'était en Tichri parce que leur vie a une portée universelle, alors que pour Rabbi Yehochoua, c'était en Nissan parce qu'ils sont la source et l'origine du peuple d'Israël. Pour Rabbi Eliezer la Gueoula (la venue du Messie) sera en Tichri parce qu'elle concerne l'humanité entière qui se remplira de la connaissance de D-ieu, alors que pour Rabbi Yehochoua, ce sera en Nissan, comme à la sortie d'Égypte, parce que la Gueoula mettra en valeur la particularité d'Israël, peuple choisi par D-ieu, et qui lui sera resté fidèle malgré les longues année de l'exil. D'où l'expression bien connue: en Nissan ils ont été sauvé et en Nissan ils seront sauvés.
Rabénou Tam enseigne donc que si l'humanité a été créée en Tichri, comme le dit Rabbi Eliezer, elle n'a pas réussi à réaliser son potentiel avant la création du peuple juif en Nissan. Le mois de Nissan constitue donc, comme pour Rabbi Yehochoua, une nouvelle création du monde, puisque cette fois le projet divin se concrétise en Israël par la Thora. À l'inverse, la création du monde en Nissan, pour le particularisme du peuple juif, donne vie au projet de Tichri puisqu'elle doit aider l'humanité à réaliser l'idéal universel, qu'elle porte en elle selon Rabbi Eliezer.
Ainsi la Birkat Hachama en Nissan, présente d'un coup les deux faces d'une même médaille, et l'on comprend pourquoi on loue D-ieu pour la création du monde … en Nissan.
La première explication de Rabénou Tam.
Au paragraphe précédent nous avons levé la contradiction entre Tichri – la création, et Nissan – le début du cycle solaire, par deux possibilités logiques sur les trois éventuelles. La première affirmait que Tichri est vrai et Nissan faux et il fallait expliquer 'pourquoi Nissan'. La seconde affirmait que les deux sont vrais (ou faux – c'est équivalent). Cependant, avant de proposer la réponse que nous avons vue, Rabénou Tam donne, une première explication qui elle, n'a pas été acceptée, et dans laquelle Tichri est faux et Nissan vrai. De cette manière la Halacha a été tranchée de manière cohérente, toujours selon l'avis de Rabbi Yehochoua mais il faut expliquer le texte de la prière de Roch Hachana. Ainsi les mots de la prière: "ce jour est le début de Tes actions, souvenir du premier jour" signifient: ce jour est le début de Tes actions de jugement, souvenir du premier pardon de l'histoire juive, à Yom Kippour qui a suivit la faute du veau d'or. (Voir Ran sur Talmud Roch Hachana 17a en p3 du Rif ,Rachba et Ritva sur R.H. 10b et Talmud Yerouchalmi Avoda Zara Ch.1 Hal.2).
Comme dit, cette explication a été repoussée, et si nous avons ouvert un chapitre historique, nous allons conclure cette lecture par une courte revue des péripéties de Birkat Hachama.
Les beaux jours de Birkat Hachama:
Tous les 28 ans la Birkat Hachama réveille les plumes, vide les encriers et ce n'est pas d'hier. La Tossefta (Berachot ch6. par.10 – fin de l'époque de la Michna) rapporte l'avis de Rabbi Yehouda pour qui, dire la Birkat Hachama relève du paganisme. Rabbi Yehouda s'opposait-il totalement à cette bénédiction ou bien parlait-il de ceux qui la récite en dehors du moment fixé tous les 28 ans, comme on l'expliquera ultérieurement? (Minh'at Bicourim 19ème siècle). Quoi qu'il en soit, Rabbi Yehouda a exprimé un sentiment, aussi sain que saint, qui peut se réveiller naturellement lorsqu'on s'apprête à dire la Birkat Hachama, et qui sera dépassé en réfléchissant au contenu et au cadre de cette bénédiction, qui lui rendent une fois pour toute sa pureté monothéiste.
Plus tard, le Talmud Yerouchalmi (Ch.9 Hal.2, 65a) rapporte l'avis de Rav Houna (de la génération qui a connu et suivit celle de Chmouël) qui explique qu'on ne dit la bénédiction qu'en saison des pluies, après 3 jours de pluies sans soleil. Les paroles de Rav Houna ont été interprétées pour la définition de Birkat Hachama, en discussion avec le Talmud Bavli, ou bien pour une occasion supplémentaire de dire "ossé maassè berèchite", question de placer les virgules aux bons endroits.
Le Arouch (dictionnaire du 11ème s.) suit le Yerouchalmi et pour lui, la Birkat Hachama ne se récite pas suivant le cycle de 28 ans. Cet avis est rappelé par Rabbi Yossef Karo (début du 16ème s.) mais n'a pas été retenu dans le Choulchan Arouch puis qu'il est seul à penser ainsi.
Malgré tout, on rapporte que le Maharal de Prague (fin du 16ème s.) ne prononçait pas le nom divin dans la Birkat Hachama, soit parce qu'il voulait tenir compte de l'avis du Arouch, soit parce qu'il considérait que cette bénédiction a été instituée après la clôture du Talmud (voir Rabbi Akiva Egger et R. Tsvi Moskovitch, Tefilat Birkat Hachama).
En revenant en arrière, on trouve une Birkat Hachama au solstice d'été, en Tamouz, dans le sidour de Rav Saadia Gaon (9ème-10ème s. p90) et dans les écrits de Rabbénou Behayé (13ème-14ème s. en particulier dans son commentaire sur la Thora, Berechit 1-14). Est-ce que cette bénédiction était une alternative à notre Birkat Hachama ou bien une beracha supplémentaire, la question reste ouverte.
En fin de compte la Halacha a été tranchée, et nous dirons cette année la Birkat Hachama avec ferveur et en connaissance de cause.
Pour les esprits inquiets:
Avant de clore ce petit texte, il reste peut être chez certains une inquiétude cachée, qu'il faut lever. Si donc le calcul de la Tekoufa de Chmouël et Rav Ada laissent le calendrier dériver et prendre du retard, peut être que quelque part notre calendrier contient une erreur et un jour Pessah' ne sera plus tout à fait au printemps comme il est d'obligation (Devarim 17-1)? Pas de soucis!! Le calcul de la Tekoufa n'a aucune implication dans le calcul et la fixation de la date de Pessah', et la nouvelle lunaison de Nissan tombe toujours dans les 15 jours de l'équinoxe astronomique du printemps. Les mécanismes qui assurent la correspondance entre le cycle lunaire et le cycle solaire dans le calendrier sont autres, et ceux-ci sont bien réglés et bien huilés.
Alors, longue vie à tous et rendez vous dans 28 ans aussi, en bonne santé, le mercredi 23 Nissan 5797, 8 avril 2037.
Nathan Schwob
Bibliographie succinte:
Ben Ich Hay, 1ère année, Parachat Ekev.
Choulh'an Arouch, Orach H'ayim: 229-2. Michna Beroura (6,7,8) et Chaarè Techouva (3).
Ephémérides de l'année juive, Rav Eliyahou Ki Tov, Nissan.
Encyclopédie Talmudique. Birkat Hah'ama.
H'atam Sofer Orach H'ayim 56.
Le Calendrier Hébraique, Roger Stioui, Les éditions Colbo.
Maimonide, Lois sur les Bénédictions 10-18.
Sedé Héméd Tome 1 Ch.8.
Tekoufat HaH'ama Oubirchatah, Rav Yeh'iel Michal Touktchinsky.