Conversation 77939 - Préparation médicamenteuse

Yvel
Mardi 5 mai 2015 - 23:00

Medicament et yom tov

Bonjour,
Il est interdit de réaliser une préparation médicamenteuse.
Mais il est permis de cuisiner au titre de אוכל נפש. (Nourriture)
N'est ce pas paradoxal ?
Dans les deux cas c'est bien pour le bien être de la personne, et je dirai même à plus forte raison : le remède peut calmer une douleur et favoriser la simha indispensable en ce jour tout comme un bon repas !
Merci pour votre eclairage

Rav Samuel Elikan
Mercredi 20 mai 2015 - 07:18

Shalom,
Vous posez une excellente question.
Mais commençons par le début. Les médicaments sont-ils réellement interdits à Yom-Tov et si oui, pourquoi.

Dans la Guemara (1) ainsi que dans les Rishonim (2), tout comme dans le Shoulh'an Arouh' (3), l'interdit des médicaments ne touche que Shabat et personne ne parle de Yom-Tov...

Cela a amené le Rav Shlomo Kluger de Brody (1785-1869) à écrire (4) de manière similaire à ce que vous indiquiez dans votre question :

"à Yom-Tov il est permis de prendre des médicaments, et même de poser une compresse, parce que le décret de la préparation médicamenteuse veut qu'on n'en vienne pas à écraser des ingrédients nécessaires au médicament, et à Yom-Tov cela est permis, puisqu'on peut écraser des ingrédients pour les manger, ainsi on peut évoquer la règle "mitoh' shehoutra letzoreh', nami houtrah shelo letzoreh'" (du fait qu'un chose est permise lorsqu'on en a besoin, elle peut être permise, même lorsqu'on n'en a pas besoin). Ainsi, il n'y a pas ici d'interdit de la Torah, et on ne craint pas qu'on en vienne à écraser des ingrédients nécessaires au médicament".

Toutefois, le Rav Menah'em Mendel Kasher, dans son fameux "Torah Shelema" (il s'agit d'un h'oumash qui recense tous les propos de nos Sages sur chaque verset), rapporte au nom du manuscrit "Midrash H'efetz" que la permission de préparer de la nourriture à Yom-Tov ne touche que la nourriture à même d'être consommée et pas les médicaments qui sont loin d'être de la nourriture.

Le Rav Kasher dans ses ajouts à la fin du H'oumash explique que la raison de cet enseignement provient du fait qu'on ne veut pas "gêner" la joie de la fête. En effet, souvent les médicaments provoquaient des vomissements, etc. et pour éviter cela leur usage fut interdit, mais ce ne serait pas proprement lié au fait de préparer la solution.

Comme preuve à cela, il rapporte l'explication du Sfat Emet (5) aux propos de nos Sages (6) qui interdirent - jusqu'à ce que vint Rabbi Akiva et l'autorisa - de boire des eaux usagées et du jus de palme durant la fête (il s'agirait surtout de H'ol HaMoe'd). Selon ce dernier, la raison de l'interdit originel proviendrait du fait que ces eaux sont répugnantes et provoquent des vomissements nuisant à la joie de Yom Tov. Selon cette raison, un médicament qui ne produirait pas de tels effets serait permis et c'est effectivement sa conclusion.

Cette conclusion est partagée par le Rav Eliezer Waldenberg (1915-2006) (7) qui permet, si on veut, de prendre des médicaments à Yom-Tov, surtout si l'effet généré aura lieu à Yom-Tov.

Toutefois, le Rav Avraham Gumbiner (1633-1683) n'est pas de cet avis. Il soutient qu'il est interdit de prendre des médicaments à Yom-Tov (8). En effet, le Shoulh'an Arouh', se basant sur l'enseignement rabbinique évoqué précédemment, stipule qu'il est permis de prendre des médicaments durant H'ol HaMoed. Il en déduit qu'à H'ol HaMoed c'est permis, mais pas durant les jours de Yom-Tov.

Cette conclusion est partagée par le Pri Megadim (9), le Rav Dantzig dans son H'ayei Adam (10), le Rav S. Gantzfried dans son Kitzour Shoulh'an Arouh' (11), ainsi que le Rav Israël Méir de Radin dans son Mishna Beroura (12), tout comme le Rav Wozner (13).
Cependant, même parmi ceux suivant cet avis, certains sont moins stricts concernant le deuxième jour de fête s'appliquant en dehors d'Israël (yom tov sheni shel galouyot) (14).

En outre, le Rav Leipper dans son Mishmeret HaMoadot (15) affirme que quiconque en a le besoin, même le plus petit, et que ça lui fait du bien ou lui permet de mieux se sentir à Yom-Tov a le droit de prendre des médicaments, sans aucun problème.

Le Be'er H'anoh' ajoute que même pour ceux qui pensent que c'est interdit, notamment de peur qu'on en vienne à "écraser" les ingrédients avec une machine (ce qui est chose interdite même à Yom Tov) – ce n'est pas différent de Shabat, et l'interdit ne touche que les "petites douleurs", mais en cas de besoin – si une personne ne se sent vraiment pas bien – alors on a tout à fait le droit de prendre des médicaments (16).

Par ailleurs, il est encore à noter que le Rav H'aim Naeh écrit dans son Ktzot HaShoulh'an (17) que de nos jours plus personne ne prépare ses médicaments en écrasant des ingrédients et à l'heure de l'industrialisation il y a lieu de remettre ce décret en cause, et a fortiori durant Yom-Tov où cela est sujet à discussion.

Cordialement,

Notes
(1) TB Shabat 53b; cf. encore Rashi sur TB Avoda Zara 28a et Beitza 11b et 18b où il est clair que c'est lié à la melah'a de "toh'en".
(2) Rif, Rambam, Tour, etc.
(3) O.H. 328.
(4) Sefer HaH'ayim, 328, Kountrass H'ayei Nefesh, chap. 6, disponible ici (en bas de la page) –
http://www.hebrewbooks.org/pdfpager.aspx?req=7845&st=&pgnum=120 et page suivante.
(5) rapporté dans resp. Avnei Nezer OH 394.
(6) Tossefta, Moed Katan 2,10.
(7) resp. Tzitz Eliezer VIII, 15.
(8) Magen Avraham, O.H. 532, s.k. 2.
(9) Ad loc.
(10) Klal 103, seif 1.
(11) 98,33.
(12) O.H. 532, s.k. 5.
(13) resp. Shevet HaLévy VIII, 82.
(14) cf. resp. Avodat Hashem, 4; resp. Mishne Halah'ot V,76 et Be'er H'anoh', p. 84 et suiv.
(15) 496,2.
(16) cf. Shemirat Shabat Kehilh'ata, chap. 34.
(17) §134, Badei HaShoulh'an, s.k. 7

joel
Samedi 30 mai 2015 - 23:00

Shalom Rav,
Dans votre réponse précédente vous ramenez le principe « mitoh' shehoutra letzoreh', nami houtrah shelo letzoreh' ».
Si je ne me trompe pas, ce principe se trouve dans la massekhet betsa 12a. Mais la référence complète est : « mitoh' shehoutra otsaa letzoreh', nami houtrah shelo letzoreh' ». Ici on voit que cela se rapporte seulement à déplacer un objet d'un domaine à l'autre.
Daf 12b, on voit que ce principe s'étend aussi à l'allumage d'une flamme : « mitoh' shehoutra av'arah letzoreh', nami houtrah shelo letzoreh' ».
Comment à partir de ces 2 cas particuliers (porter / allumage), peut on faire une extension à tous les autres ?
Merci pour le temps que vous nous consacrez.

Rav Samuel Elikan
Mercredi 3 juin 2015 - 12:20

Shalom,

Vous avez raison, dans le traité de Beitza on parle de deux cas particuliers dans le cadre du concept de "mitoh'": "hotza'a" (sortir d'un domaine à l'autre et porter) et "ava'ara" (allumage/feu).

En outre, dans le traité de Ketouvot (7a) on parle également, dans le cadre de ce concept, de "h'avoura" (dans le cas d'une première relation entre mariés).

Et dans les Rishonim on trouve plusieurs explications à cela, mais je me contenterai de rapporter les propos du Maguid Mishne (sur hil. Shevitat Yom Tov 1,4), rapporté par le Beit Yossef (OH 495), qui écrit que
- les travaux effectués pour un besoin alimentaire sont permis (comme cuisiner (bishoul) et l'abattage rituel (sheh'ita)) durant la fête ;
- les travaux sans rapport avec la nourriture (comme écrire, faire des nœuds, etc.) sont interdits
- et seulement concernant les travaux qui sont parfois liés à la nourriture, on évoque à leur propos le concept de "mitoh'".
Ce serait donc limité, selon lui, à ce type de travaux.

Cordialement,